TOMES
02/22
[autofiction]
[Late KickFlip]
03/22
[conte]
La machine à changer de face
04/22
[récits]
Pollux à travers les dents de la baleine & autres histoires - Joyeux Noël.
EXTRAITS
[autofiction] — [Late Kickflip]
… quand le soleil passait sous la flèche du clocher derrière les trois tours, l’église entière se drapait d’ombre et en plissant les yeux on pouvait voir les rayons de soleil former une couronne comme si la lumière jaillissait des garde-neiges de l’autre versant…
…selon la préposée ou la gériatre—qui était qui n’avait aucune importance—il était arrivé au paradoxe de la falaise quand la vue est vaste, mais qu’on n’y voit rien…
…comme Brando dans The Wild One, il avait rejoint le monde du salon qu’il appelait parfois the herd of beige qui n’était pas sans rappeler le panorama encadré d’un troupeau de chèvres gravissant une colline verte sur fond de mer celtique…
…à une vitesse insoupçonnée depuis sacrément longtemps, il traversa le corridor et alla se planter en face de la seule fenêtre par laquelle il pouvait apercevoir une partie de l’aorte de l’Île.
— Ils font quoi sur l’Île, buddy? demanda M. *** rapidement.
— Un fucking gros skatepark, Mister ***! cria le préposé-gars. Mister *** is back y’all!
[récits] — Je cherche l’aigle
« Minibus en montant, kilomètre 100, chemin des Passes. »
Sur la carte les lacs sont bleu cyan et le reste vert pré. Mais si tu pouvais lâcher ton petit bonhomme jaune sur le chemin du Lac Croche, tu verrais que les épinettes sont noires de branches mortes et qu’on ouvre large, des roches grosses et magnifiques tassées comme du zéro trois quarts, l’autoroute des planétaires, des fourches en fourchettes comme des fractales, des heures de profond en Ford, bord en bord des montagnes en garette. Quand tu disais au Boudoir qu’on a des arbres et des forêts à perte de vue, ce n’est pas un cliché, c’est une illusion. Les chemins forestiers font le tour du monde.
Au kilomètre 103, on fourche à gauche sur le chemin Serpent. Il y en a deux qui ne peuvent plus attendre, ça s’entend. On arrête fumer et pisser. Les gars comptent leurs topes. Déverrouille, verrouille. Fume. 19 h 10. Offline.
« Minibus en montant, kilomètre 2, chemin Serpent. »
[histoire pour enfant] — La machine à changer de face
Souvent, Mike rentre à la maison avec sa face de mal de pouce. Son visage est renfrogné comme une vieille prune ratatinée et il n’a pas le goût de parler. Cependant, Mike a un truc infaillible : il possède une machine à changer de face […] il frotta tout au fond et découvrit la tête d’une vis quasi microscopique, encore plus petite que celles que l’on trouve au dos des livres qui font de la musique […] Il saisit la loupe et vit un mécanisme fait d’un alliage bleu cobalt. Il l’observa attentivement. Le mouvement mécanique était à peine visible. Il ressemblait drôlement à celui du mécanisme de rotation… de l’excavatrice, mais en version miniature.
[récits] — Pollux à travers les dents de la baleine
Mon père attrape une truite de dix pouces, une grosse, et la rejette à l’eau.
Trop p’tit. On vient d’embarquer.
On est ailleurs. La chaloupe suit le tracé d’une ficelle emmêlée. On laisse traîner en espérant pas trop abîmer les mouches ni blesser les truites. On n’est pas réellement là pour pêcher. On n’a pas faim. On regarde les berges en espérant voir un original. Personnellement, je n’aime pas vraiment ça éventrer du pouce une truite pour la vider de sa belle vie mauve. On est ailleurs. On est partout où on est allés ensemble, sur les routes emmêlées du Québec, à courir les arénas. Notre chaloupe dérive de Baie-Saint-Paul à Lac-Mégantic, de Lévis à Chicoutimi; on fait le tour de la roche. On dessine des constellations. On n’a pas besoin de parler. C’est ça la pêche.
[autofiction] — r/Le silence des étoiles
J’ai besoin d’un bruit de fond. En tout temps et la nuit aussi. En travaillant – je suis traducteur – ce n’est pas rare que la radio et la télé soient allumées pendant qu’à l’écran défile un film à sous-titrer. Ça rend le monde fou, mon bruit de fond. Mais ces derniers jours, même les meilleurs podcasts de mystères – de Stonehenge à Stuxnet – laissent passer du silence. Je me vois de plus en plus obligé d’ajouter une source de bruit, Aujourd’hui l’histoire, TSN 690… Car s’il y a de l’espace vide pour penser, si mince soit-il, j’arrête de fonctionner. Je fige. Je cherche à le combler – Richard MacLean Smith, Malcom Gladwell, Ron Fournier : tout sauf du silence. Ou de la musique, qui au lieu d’étouffer les choses qui attendent que je pense à elles, les amplifie, les arme et les équipe de grandes ailes.
J’ai fouillé tant que j’ai pu pour trouver le bruit de fond parfait, l’ultime tueur de temps mort – technobabble le jour, Fabi la nuit la nuit – mais c’est incroyable l’effort que ça prend pour échapper au silence et à la musique. Tu te crois tiré d’affaire, et soudain, avant que tu ne puisses changer de fréquence, vient le silence avant le trait prolongé ou la pub de MeublesGilles Émond. Pire, tu fais l’épicerie tranquille en écoutant parler des gars de La vie en général, t’as presque fini, il ne te reste plus qu’à passer à la caisse, mais en mettant la main dans tes poches, tes écouteurs tombent de tes oreilles et t’es cuit d’émotions sur trois accords, tu te mets à penser…